Alfred Barkov

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Source Alfred Nikolaïevitch Barkov, Роман Михаила Булгакова «Мастер и Маргарита»: альтернативное прочтение [Le roman de M.A. Boulgakov «Le maître et Marguerite»: une lecture alternative»] (1994).

La plupart des lecteurs du Maître et Marguerite partage l'inerprétation que Boulgakov a lui-même été le prototype réel du maître et que sa troisième femme Elena Sergueïevna Chilovskaïa (1893-1970) fut sa source d'inspiration pour le personnage de Marguerite. Cependant, le filologue ukrainien Alfred Nikolaïevitch Barkov prétend que cette interprétation est complètement fausse. Il a une vision très particulière et très détaillée sur le roman en général, d'ailleurs.

En 1994 Barkov a publié un livre de 300 pages, intitulé Роман Михаила Булгакова «Мастер и Маргарита»: альтернативное прочтение ou Le roman de M.A. Boulgakov «Le maître et Marguerite»: une lecture alternative, un tour de force qu'il a répété en 1996 avec un deuxième livre Роман М.А. Булгакова Мастер и Маргарита: верноечная любовь или литературная мистификация? ou Le roman Le maître et Marguerite de M.A. Boulgakov: un amour éternel ou une mystification littéraire?. Dans les deux essais il a déclamé et déliré fortement contre l'opinion soit-disant erronée que Boulgakov a pensé à lui-même en décrivant le maître et que son épouse Elena Sergueïevna fut le prototype réel de Marguerite. Selon Barkov cette interprétation ne correspond pas au «vrai contenu» du livre et des intentions réelles de l'auteur. De plus, il décrit cette opinion comme une présentation traditionnelle pro-soviétique et pro-Staline.

Ce n'était pas son premier essai pour choquer le monde littéraire. Avant cela, il avait été impliqué dans de lourdes controverses du «vrai contenu» du pièce de théâtre Hamlet de William Shakespeare (1564-1616) et d'Eugène Onéguine d'Alexandre Pouchkine (1831-1837). Barkov a toujours défendu des points de vue catégoriques qui allaient frontalement contre les opinions plus communes. Ses disputes publiques avec le grand maître d'échec Garry Kasparov sur l'intelligence et de l'intellect vibrent encore toujours lourdement sur beaucoup de pages Internet ukrainiennes.

Concernant Le maître et Marguerite, Barkov proclama que les études différentes de l'œuvre de Boulgakov refusent de voir les allusions subtiles dans le roman aux situations réelles et qu'elles ne comprennent pas la vraie satire. Et surtout les non-russes ne seraient jamais capable de la comprendre parce que les allusions sont tellement subtiles qu'aucune traduction ne peut jamais l'attraper. Son propre language n'est pas très subtile non plus, d'ailleurs. Ceux qui ont des vues discordantes sont décrits comme des «prétentieux» et des «trompeurs» et sur la version anglaise de son site il a annoncé sa propre interprétation comme «le vrai contenu». Modestement il a ajouté: «Au fait, ceci est la première œuvre contenant un vrai essai de révéler la 'clé secrète' à la structure interne des chef-d'œuvres créés par Shakespeare, Pouchkine et Boulgakov». Voilà!

Barkov avance la thèse que Le maître et Marguerite est une parodie de la pièce de théâtre Faust et la Ville d'Anatoli Vasilïevitch Lounatcharski (1875-1933), le Commissaire du Peuple pour l'Éducation, l'Éclaircissement et les Sciences dans l'Union soviétique de 1917 à 1929. Dans Faust et la Ville, Lounatcharski esquisse une suite intéressante de l'histoire réputée de Faust écrite par Johann Wolfgang von Goethe (1749-1832). Il part de la dernière scène dans la tragédie de Goethe et montre Faust comme un souverain illuminé sur le pays qu'il a conquis de la mer. Les gens sous l’autorité de Faust sont prêts à se libérer du despotisme, ce qui mène à une révolution. Faust est heureux avec cette évolution parce qu'il la considère comme la prise de conscience d'un vieux rêve - des gens libres dans un monde libre. Lounatcharski décrit une révolution sociale comme le début d'une nouvelle ère historique.

Malgré cette ode à la liberté, ce fut pécisément Anatoli Lounatcharski qui a organisé les premières campagnes de censure dans l'Union soviétique et qui a été fortement opposé à Boulgakov. En 1928 il a fait un discours au Comité Central du Parti communiste où il a présenté Boulgakov comme «le pire auteur antisoviétique». Selon Barkov, Lounatcharski fut la source d'inspiration de Boulgakov pour deux personnages dans Le maître et Marguerite: le critique Latounski et Arcadi Simpleïarov, le président de la Commission pour l’acoustique des théâtres de Moscou.

Barkov «révèle» encore d'autres prototypes du roman et il se concentre surtout sur l'environnement du Théâtre D'art de Moscou, le MKhAT. Selon lui, le MKhAT même est le prototype du Théâtre des Variétés, bien que le Music-hall de Moscou, qui fut situé juste à côté de Bolshaïa Sadovaïa numéro 10 corresponde mieux à la description dans le roman. Les personnages de Grigori Rimski et d’Ivan Varenioukha furent, selon Barkov, basé sur Constantin Stanislavski (1863-1938) et Vladimir Nemirovitch-Dantchenko (1859-1943), les fondateurs du MKhAT. Koroviev serait une parodie de Vasili Ivanovitch Katchalov (1875-1948), un acteur du MKhAT et la vampire Hella serait fondée sur Olga Sergueïevna Bokshanskaïa (1891-1948). Olga Sergueïevna n'était pas seulement la sœur de la femme de Boulgakov, Elena Sergueïevna, mais elle était également l'assistante personnelle de Vladimir Nemirovitch-Dantchenko, un des deux directeurs du MKhAT. Bien que Boulgakov ne s’entendait pas toujours bien avec sa belle-sœur, elle lui a quand-même rendu le service de dactylographier une partie importante du texte du Maître et Marguerite au printemps de 1938.

Chacun a, bien entendu, le droit à sa propre opinion et le droit de l'exprimer. D'autres analystes suggèrent d'autres prototypes pour les personnages de Latounski et Simpleïarov, mais ce n'est pas surprenant - il est absolument normal que dans une satire critiquant un système politique, les diverses caractéristiques des différents protagonistes du système sont intégrées dans un seul personnage. Mais souvent il me semble que le seul objectif de Barkov est de faire des déclarations opposées, juste pour le principe.

La façon de laquelle Barkov analyse le texte du Maître et Marguerite pour arriver à ses conclusions est quelquefois assez étrange. Il dévéloppe, par exemple, une argumentation sans fin pour prouver que Korovïev est le narrateur dans Le Maître et Marguerite. L’on peut se demander pourquoi il fait des efforts ainsi considérabes pour arriver à cette conclusion, mais nous en parlerons plus tard. Regardons d’abord le raisonnement qu’il suit pour y arriver. Il analyse la scène du rencontre du maître et Ivan, où le maître commence à raconter l'histoire de son amour. Trois paragraphes successifs du roman, tous sur la même page, commencent avec plus ou moins la même expression. Dans la traduction française de Claude Ligny, revisée par Marianne Gourg, ils se présentent comme suit: «Ivan apprit donc que le maître et l’inconnue...», «Ivan apprit que le visiteur et son épouse secrète...» et «Ivan apprit, par le récit de son hôte, comment les amoureux...». Barkov trouve qu'il s'agit ici d'une erreur styllistique. Et, à son avis, une erreur importante parce que, si le narrateur était Boulgakov lui-même, cela serait, selon Barkov, une «catastrophe artistique». Donc il conclut: cette erreur styllistique peut seulement venir de quelqu'un d'un niveau d'éducation peu élevé, mais qui, par tout ce qu'il a l'air de savoir, se situe près du personnage principal du livre. Donc ça doit être Korovïev, un membre de l'escorte de Woland.

Pour renforcer sa thèse, Barkov rassemble - d'une façon assez sélective - d’autres citations et extraits du texte du roman. Avec cette collection de citations il défine ce qu'il appelle une zone linguistique. C'est un ensemble d'extraits relativement homogènes et harmonieux avec le même niveau de phraséologie, de caractéristiques grammaticales et de figures rhétoriques. Et, je l'avoue, la collection construite par Barkov pour définir la zone linguistique du narrateur est impressionnante et correspond pas mal à celle de Korovïev. Mais, probablement pour son propre avantage, il «oublié» d'inclure dans la zone linguistique définie un grand nombre de citations par lesquelles le narrateur montre vraiment d'être d’un niveau supérieur d'éducation. Barkov met des efforts considérables dans sa preuve que Korovïev est le narrateur. Ses arguments couvrent un quart de ses 300 pages. On pourrait se demander pourquoi, mais cela deviendra clair plus tard. Regardons d'abord ses autres conclusions.

Selon Barkov, le personnage de Woland a été basé sur Vladimir Lénine (1870-1924). Pour prouver cela, il fait allusion à d'autres Professeurs dans les romans de Boulgakov comme Les Œufs du destin et Cœur de Chien et à beaucoup d'autres détails comme, par exemple, le fait que Woland aurait des difficultés de prononcer la lettre «V», qui serait un défaut d'élocution dont Lenine aurait aussi souffert. Comment... un défaut d'élocution? Nous reviendrons à cela aussi.

L'auteur russe Maxime Gorki (1868-1936) - dont le nom réel était Alekseï Maximovitch Pejkov - serait la source d'inspiration pour le maître. Gorki, qui avait vécu en exil en Italie pendant quelque temps, avait été rappelé par Joseph Staline (1878-1953) et désigné comme le premier président du Союз Советских Писателей [Soïouz Sovïetskikh Pisateleï] ou l'Union d'Auteurs soviétiques. Cette union avait été créée en 1932 et toutes les autres associations de littéraires - comme, par exemple, la fameuse Российская Ассоциация Пролетарских Писателей (RAPP) ou l'Association russe des Auteurs prolétariens - étaient abolis. L'adhésion était accessible à tous les auteurs - en incluant les critiques et les traducteurs - qui «s'efforçaient pour la réalisation de la réalité socialiste». Ceux qui n'étaient pas membre du parti pourraient aussi s'adhérer comme des попутчики [popoutchiki] ou compagnons de route. Au premier congrès, en 1934, le Réalisme Social était proclamé comme la seule méthode de travaill artistique essentielle. À partir de 1934-1935 il était presque impossible pour les non-membres de publier leurs œuvres. Jusqu'à sa mort en 1936, Gorki a été systématiquement appelé le maître par le journal du parti communiste Pravda.

Suite à cette opinion le personnage de Marguerite, selon Barkov, serait une prostituée, louée par les «forces sinistres» pour charmer le maître. Pour cette thèse, Barkov fait allusion à Maria Fïodorovna Iourkovskaïa (1868-1953), une actrice du MKhAT, connue par son pseudonyme Maria Andreïeva. Avant la révolution, quand les bolcheviques opéraient encore de manière clandestine, elle a été l'une des assistantes de Vladimir Lénine, un peu comme le personnage de Hella dans le roman. De 1918 à 1921 Maria Andreïeva fut Commissaire pour les Théâtres et les Spectacles Publiques à Petrograd, et de 1931 à 1948 elle fut la Directrice de la Maison des Sciences à Moscou. L'on dit que c'était sur les ordres de Lénine que Maria Andreïeva a recruté l'auteur doué Gorki pour servir les bolcheviques. Barkov n'aimait pas trop Maria Andreïeva, comme il le montre dans sa description suivante: «quand cette belle femme avait quatorze ans, elle se divertissait par couper les gorges de chats».

Alfred Barkov n’aimait pas le personnage de Marguerite non plus. Selon lui, elle a trahi le maître, comme la prostituée Niza a séduit Judas pour ses assassins dans l'histoire biblique du roman. Il base cette thèse sur le fait que, un moment donné, Marguerite quitte le maître en lui disant «qu’on l’attendait et qu’elle devait donc se soumettre à la nécessité» et qu'il était arrêté après cela. Selon Barkov il est «très clair que Boulgakov a décrit un contact avec la police secrète et que Marguerite a trahi le maître aux gens qui l'ont arrêté». Pour des raisons pratiques Barkov oublie que, dans le roman, est révélé que le maître n'a pas été trahi à la police par Marguerite, mais par Aloïsius Mogarytch, «l'ami» du maître qui a voulu prendre son sous-sol et qui a été puni par Woland pour cela. Et ici il devient clair pourquoi il est convenable d'identifier Koroviev comme le narrateur du roman. Parce que si ce complice du Démon, ce menteur professionnel, est le narrateur, les passages qui ne soutiennent pas la théorie de Barkov - et il y en a pas mal! - peuvent être étiquetés facilement comme des essais d'un menteur né pour dissimuler la vérité. «Comme nous pouvons l'observer dans l’œuvre de Shakespeare et de Pouchkine, le language partial du narrateur est délibérément destiné pour endoctriner les lecteurs avec une perception fausse du vrai contenu», écrit Brakov. Voilà...

Mais bon... Quoi d'autre a découvert Barkov? Il a découvert que le personnage de Matthieu Lévi était basé sur l'écrivain Léo Nikolaïevitch Tolstoï (1828-1910) et que Boulgakov aurait quand-même joué un rôle dans son propre roman, non pas comme le maître, mais comme Ivan Bezdomny. Boulgakov a été adonné à la morphine et sa troisième femme Elena Sergueïevna l'aurait aidé à trouver ses médicaments. La visite du maître - Lénine - à Ivan - Boulgakov - serait alors une allégorie d'un lavage de cerveau. Ce qui serait une explication pourquoi le maître avait les clés de l'hôpital. Les pouvoirs sinistres auraient envoyé le maître à Ivan. Barkov base cette theorie sur des allusions entrelacées dans le texte par Boulgakov lui-même. Avant son injection, Ivan est toujours appelé par son nom et patronymicum - suivant la règle russe respectueuse d'étiquette -, mais après son injection il est appelé Ivanouchka ou l'imbécile, le bouffon, le crétin.

Juste encore une observation sur Elena Sergueïevna: selon Barkov elle aurait été une informatrice de la police secrète qui a dû espionner Boulgakov. Il arrive à cette conclusion, de nouveau de manière seulement indirecte, par des rapports de la police secrète qui ont été publiés plus tard.

Il est amusantd'observer comment un homme trouve des preuves pour justifier une théorie par des recherches intenses et persévérées, souvent dans de très petits détails. Mais l'on pourrait se demander si, à un tel niveau de détails, il peut garder suffisamment de distance. Il me semble que Barkov, en cherchant dans les détails, n'a pas vu les indications plus évidentes et plus visibles, qui demandent moins d'efforts pour les faire coïncider ou qu'il les a consciemment ignoré. Alfred Nikolaïevitch Barkov a contrarié beaucoup de chercheurs littéraires russes avec ses théories. Ce n'est pas grave en soi, évidemment, parce que quand on réveille quelqu'un on le garde alerte.

Mais le risque existe que le non-sens total soit repris et accepté par d'autres. Certaines contributions sur Boulgakov sur Wikipedia présentent Alfred Barkov comme une référence scientifique fiable et le site web de la BBC - le respectable canal de télévision britannique - a fait explicitement référence à Barkov pour dire que le personnage de Woland est basé sur Lénine en utilisant les arguments suivantes: «Non seulement Woland est [...] barbu, il a aussi des difficultés de prononcer la lettre «V», qui serait un défaut d'élocution dont Lénine aussi a souffert.» Pardon... un barbu? L'une des premières choses écrites par Boulgakov sur Woland est le fait qu'il est выбрит гладко [vybrit gladko] ou rasé de près. Et en ce qui concerne le défaut d'élocution: en russe, le nom de Woland est écrit comme Воланд. Cela peut être translittéré comme Woland, mais aussi comme Voland. Donc, selon la BBC, ça dépendra du traducteur si Woland souffre d'un défaut d'élocution en anglais ou non.

En novembre 2003, Barkov a promis de faire son mieux pour publier ses découvertes sur internet en anglais le plus rapidement possible. Il ne sera plus capable de tenir ses promesses, Quand j'étais en Ukraïne en 2004 j'ai essayé de le contacter, mais j'ai appris qu'il était décédé quelques temps avant, le 4 janvier 2004.

Il devrait être clair que je ne partage pas la plupart des théorèmes d'Alfred Barkov. Mais, comme l'a dit l'écrivain anglais et biographe de Voltaire Evelyn Beatrice Hall (1868-1939): je ne suis pas d'accord avec ce qu'il dit, mais je me battrai jusqu'au bout pour qu'il puisse le dire. Alors, comme les textes de Barkov disparaissent l'un après l'autre de l'internet depuis sa mort, j'ai pris la peine de les re-compiler, et de les mettre disponibles dans les Archives de ce site.

Le texte russe du premier essai
Une traduction anglaise partielle du premier essai
Le texte russe du second essai
Un sommaire en anglais du second essai



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