Alfred Barkov
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La plupart des lecteurs du Maître et Marguerite est convaincu que Boulgakov lui-même était le prototype réel du Maître et que sa troisième femme Elena Sergeïevna était la source d'inspiration pour le personnage de Marguerite. Quelqu'un qui est sans doute d'un niveau exceptionnel en ce qui concerne les interprétations du Maître et Marguerite, est le filologue et l’amateur de radio Alfred Nikolaïevitch Barkov, qui prétend que l’interprétation mentionnée est complètement incorrecte et qui a une vision très particulière et très détaillée sur le roman.
En 1994 ce polémiste a publié un livre de 300 pages, intitulé Роман М.А. Булгакова "Мастер и Маргарита": альтернативное прочтение ou Le roman de M.A. Boulgakov "Le Maître et Marguerite": une lecture alternative, un tour de force qu'il a répété en 1996 avec un deuxième livre Роман М.А. Булгакова 'Мастер и Маргарита': 'верно-вечная' любовь или литературная мистификация? ou Le roman de M.A. Boulgakov "Le Maître et Marguerite": un amour éternel ou une mystification littéraire?. Dans les deux livres il déclamait et délirait fortement contre l'opinion "erronée" que Boulgakov pensait à lui-même en décrivant le Maître et que son épouse Elena Sergeïevna était la source d'inspiration pour Marguerite. Selon Barkov cette interprétation ne correspondrait pas au vrai contenu du livre et des intentions réelles de l'auteur. De plus, il considère cette opinion comme une "présentation traditionnelle pro-soviétique et pro-Staline".
Ce n'était pas son premier essai. Avant cela, il avait été impliqué dans de lourdes controverses du "vrai contenu" du pièce de théâtre Hamlet de William Shakespeare et Eugène Onéguine d'Alexandre Pouchkine et il défendait des points de vue catégoriques qui allaient frontalement contre les opinions plus communes. Et ses disputes publiques avec le grand maître d'échec Garry Kasparov sur l'intelligence et de l'intellect vibrent encore toujours lourdement sur beaucoup de pages Internet ukrainiennes.
En ce qui concerne Le Maître et Marguerite, Barkov disait que les études différentes de l'oeuvre de Boulgakov refusent de voir les allusions subtiles dans le roman aux situations réelles et qu'elles ne comprennent donc pas la vraie satire. Et surtout les non-russes ne peuvent jamais la comprendre parce que les allusions sont si subtiles qu'aucune traduction ne peut jamais les attraper. Le language de Barkov même n'est pas très subtile non plus, d'ailleurs. Ceux qui ont des vues discordantes il les appelait des "prétentieux" et des "trompeurs" et sur la version anglaise de son site il intitulait sa propre interprétation Le vrai contenu. Et modestement il continuait: "Au fait, ceci est le premier travail contenant un vrai essai de révéler la 'clé secrète' à la structure interne des chef-d'œuvres créés par Shakespeare, Pouchkine et Boulgakov". Voilà!
En tout cas, Barkov avance la thèse que Le Maître et Marguerite est une parodie de la pièce de théâtre Faust et la Ville. Cette pièce a été écrite par Anatoliï Vasilïevitch Lounatcharski (1875-1933), le Commissaire du Peuple pour l'Éducation, l'Éclaircissement et les Sciences de 1917 à 1929. Dans cette pièce Lounatcharski esquisse une suite intéressante de l'histoire réputée de Faust écrite par Goethe. Il part de la dernière scène dans la tragédie de Goethe et montre Faust comme un souverain illuminé sur le pays qu'il a conquis de la mer. Les gens sous l’autorité de Faust sont prêts à se libérer du despotisme, ainsi il y a une révolution. Faust est heureux avec cette évolution parce qu'il la voit comme la prise de conscience d'un vieux rêve - des gens libres dans un monde libre. Lounatcharski présente une révolution sociale comme le début d'une ère historique nouvelle.
Malgré cette ode à la liberté, c’était pécisément Lounatcharski qui a organisé les premières campagnes de censure dans l'Union soviétique et il était fortement opposé à Boulgakov. En 1928 il faisait un discours au Comité Central du Parti communiste dans lequel il appelait Boulgakov "le plus mauvais auteur antisoviétique". Selon Barkov Lounatcharski lui-même était la source d'inspiration de Boulgakov pour deux personnages dans le livre: le critique Latounski et Arcady Simpleïarov, le président de la Commission pour l’acoustique des théâtres de Moscou
Barkov décrit beaucoup plus de prototypes du roman et il se concentre surtout sur l'environnement du Théâtre D'art de Moscou, le MKHAT. Selon lui, le MKHAT même est le prototype du Théâtre des Variétés, bien que le Music-hall de Moscou, qui était situé juste à côté de Bolshaïa Sadovaïa numéro 10 soit un choix beaucoup plus évident et corresponde mieux à la description dans le roman. Les personnages de Grigori Rimski et d’Ivan Varenioukha sont, selon Barkov, basé sur Constantin Stanislavski (1863–1938) et Vladimir Nemirovitch-Dantchenko (1859–1943), les fondateurs du MKHAT. Koroviev serait une parodie de Vasili Ivanovitch Katchalov (1875-1948), un acteur du MKHAT et le vampire féminin Hella serait fondé sur Olga Sergeïevna Bokshanskaïa (1891-1948). Olga Sergeïevna était la soeur de la femme de Boulgakov, Elena Sergeïevna, et elle était également l'assistante personnelle de Vladimir Nemirovitch-Dantchenko, un des deux directeurs du MKHAT. Boulgakov ne s’entendait pas toujours bien avec sa belle-soeur, mais elle a quand-même dactylographié une partie importante du texte du Maître et Marguerite au printemps de 1938.
Jusque là il n'y a pas beaucoup pour argumenter contre l'analyse de Barkov. D'autres analystes suggèrent d'autres prototypes pour Latounski et Simpleïarov mais ce n'est pas surprenant - il est absolument normal que dans une satire critiquant un système politique, que les caractéristiques de différents protagonistes du système sont intégrées dans un seul personnage. Mais souvent il me semble que le seul objectif de Barkov est de faire des déclarations opposées, juste pour le principe.
La façon de laquelle Barkov analyse le texte du Maître et Margarita pour arriver à ses conclusions est quelquefois assez étrange, bien qu'il puisse être intéressant de la regarder.
Un bon exemple est l'argumentation sans fin que Barkov dévéloppe pour prouver que le personnage de Korovïev est le narrateur dans Le Maître et Marguerite. L’on peut demander pourquoi il fait des efforts ainsi considérabes pour arriver à cette conclusion, mais nous en parlerons plus tard. Regardons d’abord le raisonnement qu’il suit pour le prouver. Quand le Maître, dans sa conversation avec Ivan à l'hôpital de professeur Stravinski, commence à raconter l'histoire de son amour, il y a trois paragraphes successifs, tous sur la même page, commençant avec plus ou moins la même expression. Dans la traduction française de Claude Ligny, revisée par Marianne Gourg, ils se présentent comme suit: "Ivan apprit donc que le Maître et l’inconnue…", "Ivan apprit que le visiteur et son épouse secrète…" et "Ivan apprit, par le récit de son hôte, comment les amoureux…". Barkov trouve que cela est une erreur styllistique. Et, à son avis, une erreur importante parce que, si le narrateur était Boulgakov lui-même, cela serait, selon Barkov, une "catastrophe artistique". Donc il conclut: cette erreur styllistique peut seulement venir de quelqu'un avec un niveau d'éducation très pauvre, mais qui, par tout qu'il a l'air de savoir, se situe près du personnage principal du livre. Donc ça doit être Korovïev, un membre de l'escorte de Woland.
Pour renforcer sa thèse, Barkov rassemble - d'une façon très sélective – d’autres citations et extraits du texte du roman. Avec cette collection de citations Barkov défine ce qu'il appelle une zone de langue. C'est un ensemble relativement homogène et harmonieux d'extraits avec le même niveau de phraséologie, de caractéristiques grammaticales et de figures rhétoriques. Et, je l'avoue, la collection construite par Barkov pour définir la zone de langue du narrateur est impressionnante et correspond pas mal à celle de Korovïev. Mais, probablement pour son propre avantage, il "oublié" d'inclure dans la zone de langue définie un grand nombre de citations par lesquelles le narrateur montre vraiment d'être d’un niveau supérieur d'éducation. Barkov met des efforts considérables dans sa preuve que Korovïev est le narrateur. Ses arguments couvrent presque le deuxième quart complet de ses 300 pages. On pourrait se demander pourquoi, mais cela deviendra clair plus tard. Regardons d'abord ses autres conclusions.
Selon Barkov le personnage de Woland a été basé sur Vladimir Lénine. Pour prouver cela il fait allusion à d'autres "Professeurs" dans les romans précédents de Boulgakov comme Les Œufs du destin et Coeur de Chien et à beaucoup d'autres détails comme, par exemple, le fait que Woland aurait des difficultés de prononcer la lettre "V", qui serait un défaut d'élocution dont Lenin aurait aussi souffert - un défaut d'élocution? Bon... nous reviendrons à cela aussi.
En outre, toujours selon Barkov, l'auteur russe Maxime Gorki (1868-1936) - dont le nom réel était Alekseï Maximovitch Pejkov - était la source d'inspiration pour le Maître. Gorki, qui avait vécu en exil en Italie pendant quelque temps, avait été rappelé par Staline et désigné comme le premier président du Союз Советских Писателей (Soïouz Sovïetskikh Pisateleï) ou l'Union d'Auteurs soviétiques. Cette union avait été créée en 1932 et toutes les autres associations d'auteurs - comme le Российская Ассоциация Пролетарских Писателей (RAPP) ou l'Association russe des Auteurs prolétariens - étaient abolis. L'adhésion était accessible à tous les auteurs - en incluant les critiques et les traducteurs - qui "s'efforçaient pour la réalisation de la réalité socialiste". Ceux qui n'étaient pas membre du parti pourraient aussi s'adhérer comme des попутчики (popoutchiki) ou des compagnons de voyage. Au premier congrès, en 1934, le Réalisme Social était proclamé comme la seule méthode de travaill artistique essentielle. À partir de 1934-1935 il était presque impossible pour les non-membres de publier leur oeuvre. Jusqu'à sa mort en 1936 Gorki a été systématiquement appelé "le maître" par le journal du parti communiste Pravda.
Suite à cette opinion le personnage de Marguerite, selon Barkov, serait une prostituée, louée par les "forces sombres" pour charmer le Maître. Pour cette thèse Barkov fait allusion à Maria Fïodorovna Yourkovskaïa (1868-1953), une actrice du MKHAT qui utilisait comme pseudonyme Maria Andreïeva. Avant la révolution, quand les bolcheviques opéraient encore de manière clandestine, elle était un des assistantes de Vladimir Lénine, comparable au personnage de Hella dans le roman. De 1918 à 1921 Maria Andreïeva était Commissaire pour les Théâtres et les Spectacles Publiques à Petrograd et de 1931 à 1948 elle était Directeur de la Maison des Sciences à Moscou. Il est dit que c'était sur les ordres de Lénine que Maria Andreïeva "recrutait" l'auteur doué Gorki pour servir les bolcheviques. Barkov n'aimait pas trop Maria Andreïeva, comme il le montre dans sa description suivante: "quand cette belle femme avait quatorze ans, elle se divertissait par couper les gorges de chats".
Barkov n’aimait pas le personnage de Marguerite, ça c'est clair. Selon lui, elle a trahi le Maître, comme la prostituée Niza a séduit Judas pour ses assassins dans l'histoire biblique. Il base cette thèse sur le fait que, un moment donné, Marguerite quitte le Maître en lui disant "qu’on l’attendait et qu’elle devait donc se soumettre à la nécessité" et qu'il était arrêté après cela. Selon Barkov il est "très clair" que Boulgakov a décrit un contact avec la police secrète et que Marguerite a trahi le Maître aux gens qui l'ont arrêté. De façon très pratique Barkov oublie que, dans le roman, est révélé que le Maître n'a pas été trahi à la police par Marguerite, mais par Aloïsius Mogarytch, "l'ami" du Maître qui a voulu prendre son sous-sol et qui a été appelé par Woland pour être puni pour cela. Et ici il devient clair pourquoi il est convenable d'identifier Koroviev comme le narrateur du roman. Parce que si ce complice du Démon, ce menteur professionnel, est le narrateur, alors les passages qui ne soutiennent pas la théorie de Barkov - et il y en a pas mal! - peuvent être étiquetés facilement comme des essais d'un menteur né pour dissimuler la vérité. "Comme nous pouvons l'observer dans l’oeuvre de Shakespeare et de Pouchkine, le language partial du narrateur est délibérément destiné pour endoctriner les lecteurs avec une perception fausse du vrai contenu", écrit Brakov. Voilà...
Mais bon... Qu'est-ce que Barkov a-t-il découvert encore? Il a découvert que le personnage de Matthieu Lévi était basé sur Léo Tolstoï et que Boulgakov aurait joué un rôle dans son propre roman, non pas comme le Maître, mais comme Ivan Bezdomny à l'hôpital. Boulgakov aurait été adonné à la morphine et sa troisième femme Elena Sergeïevna l'aurait aidé à trouver ses médicaments. La visite du Maître - Lénina - à Ivan - Boulgakov - serait alors une allégorie d'un lavage de cerveau. Ce qui serait une explication pourquoi le Maître avait les clés de l'hôpital. Le pouvoir sombre aurait envoyé le Maître à Ivan. Barkov base cette theorie sur des allusions entrelacées dans le texte par Boulgakov lui-même. Avant son injection Ivan est toujours appelé par son nom et patronymicum - suivant la règle russe respectueuse d'étiquette -, mais après il est appelé Ivanouchka ou l'imbécile, le bouffon, le crétin.
Juste encore une observation sur Elena Sergeïevna : selon Barkov elle aurait été un informateur de la police secrète qui a dû espionner Boulgakov. Il arrive à cette conclusion, de nouveau de manière seulement indirecte, par des rapports de la police secrète qui ont été publiés plus tard.
Il est amusant pour observer comment un homme trouve des preuves pour justifier une théorie par une recherche intense et persévérée, souvent dans de très petits détails. Mais l'on pourrait se demander si, à un tel niveau de détails, il peut garder suffisamment la distance lui-même. Il me semble que Barkov, en cherchant des détails, ne voit pas les indications plus évidentes et visibles, qiu demandent moins d'efforts pour les faire coïncider ou, pire encore, qu'il les ignore consciemment. Alfred Nikolaïevitch Barkov a contrarié beaucoup de chercheurs littéraires russes avec ses théories. Ce n'est pas grave en soi, évidemment, parce que quand on réveille quelqu'un on le garde alerte.
Mais certains des disciples de Barkov essaient d'excéder leur maître et vont vraiment trop loin. Sur le site Internet de la BBC - oui, la British Broadcasting Corporation réputée et sûre - j'ai vu des liens explicites vers Barkov pour prouver que le personnage de Woland est inspiré par Lénine avec l'argument suivant : "Non seulement Woland est un autre 'Professeur' (comparable avec Les Œufs du destin et Coeur de Chien) et barbu, il a aussi des difficultés de prononcer la lettre "V", qui serait un défaut d'élocution dont Lénine aussi a souffert."
Hm... "barbu?!?" Une des premières descriptions de Boulgakov de Woland est выбрит гладко ou, en français... rasé de près. Donc pas barbu du tout. Et en ce qui concerne le défault d'élocution: un des noms du démon dans les nombreuses variantes allemandes de la légende de Faust est effectivement Voland, mais ce n'est pas une raison pour suggérer un défault d'élocution, parce que Woland est aussi très commun. Comme le sont aussi Valand, Faland et Wieland. Dans la langue russe les noms Voland et Woland sont écrits de la même façon - comme Воланд. Je n'ai pas trouvé d'information sur un défault d'élocution possible de Lénine. Sauf peut-être que certaines sources suggèrent qu'il est mort de la syphilis. Dans son troisième stade cette maladie peut provoquer la démence paralytique, dont un symptôme possible est le désordre de discours. Mais c'est tout à fait spéculatif. Sûr est qu'en mars de 1923, après son troisième apoplexie, Lénine a perdu sa capacité de parler pour toujours.
En novembre 2003 Barkov avait promis de faire son mieux pour publier ses découvertes sur internet en anglais le plus rapidement possible. Il ne sera plus capable de tenir ses promesses, Quand j'étais en Ukraïne en 2004 j'ai essayé de le contacter, mais j'ai appris qu'il était décédé quelques temps avant, le 4 janvier 2004.
Source - Alfred Nikolayevitch Barkov, Роман Михаила Булгакова "Мастер и Маргарита": альтернативное прочтение, Tekhna, Kiev, 1994, 298 p. - ISBN 5770770643.
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