Master i Margarita - Saint-Pétersbourg

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En 2006, le compositeur britannique Sir Andrew Lloyd Webber, qui est connu par les comédies musicales populaires Jesus Christ Superstar, Evita, Cats, The Phantom of the Opera et d'autres, nous a tenus en haleine pendant un certain temps avec ce qu'il considérait le projet le plus ambitieux de sa carrière: une comédie musicale basée sur Le maître et Marguerite. Cette annonce fut d'ailleurs le premier article jamais publié sur ce site le 15 août 2006. Un an plus tard, il est devenu clair que ce projet ne serait jamais réalisé.

Au printemps de l'année 2014, la société de production russe Makers Lab et le théâtre Music-Hall à Saint-Pétersbourg ont annoncé, avec une fierté à peine dissimulée, qu'ils ont uni leurs forces pour arriver à quelque chose qu'Andrew Lloyd Webber n'a jamais pu réaliser: la mise en place d'une comédie musicale basée sur Le maître et Marguerite. L'initiative fut présenté comme un «projet international que unit les meilleures forces créatrices de la Russie et de l'Europe», et a eu sa première au Music Hall à Saint-Pétersbourg le 18 septembre 2014.

Le lecteur attentif qui soupçonne un degré de mégalomanie dans cette annonce a entièrement raison. Selon l'annonce, le public pourrait s'attendre à «un paysage magique et extravagant en trois dimensions, des costumes fantastiques et la danse moderne». La société de production Triiks Media de Saint-Pétersbourg a produit pour cette comédie musicale une nouvelle technologie pour la réalisation des images en trois dimensions qui permet aux spectateurs de ne plus avoir besoin de mettre des lunettes stéréo.

Mais il a été dit également que les puristes de la littérature russe ne devraient pas avoir peur d'être seulement submergés par la technologie. Aussi en termes de contenu on serait généreusement servi, puisque la comédie musicale guiderait les spectateurs «à travers le labyrinthe des passions humaines et dévoile la portée cachée du grand roman».

6, 6, 66, 66, 666

Le chef d'orchestre et pianiste italien Fabio Mastrangelo, qui travaille en Russie depuis de nombreuses années, était le directeur musical du projet. Pas moins de trois réalisateurs ont été impliqués: Andreï Noskov, Sofia Sirakanian et Timofeï Jalnine. Pour le reste, les promoteurs utilisent la séquence numérique 6, 6, 66, 66, 666 pour présenter leur projet - une série diabolique qui représenta 6 librettistes, 6 compositeurs, 66 acteurs, 66 décors et 666 costumes. En outre, il y avait également un illusionniste - Maksim Kretov et un chorégraphe - Dmitri Pimonov.

À l'origine, Anton Avdeïev et Nicholas Timokhine ont été cités comme acteurs pour le rôle du maître, ainsi qu'Ivan Ojogine pour le rôle de Woland. Les noms des actrices Vera Svechnikova (Marguerite) et Maria Lagatskaïa (Hella) ont également circulé mais le 22 août, moins d'un mois avant la première, Svechnikova a dit que, «pour diverses raisons et circonstances», elle ne faisait plus partie du projet. Elle a été remplacée par Natalia Martynov. Deux semaines avant la première Larisa Lousta a également annoncé qu'elle a cessé sa coopération. Elle a été remplacée par Maria Lagatskaïa et par l'actrice Anna Kovaltchouk. Oui, la même Anna Kovaltchouk qui a joué le rôle de Marguerite dans la série télévisée Master i Margarita du réalisateur Vladimir Bortko, dont vous pouvez trouver une version sous-titrée en français dans notre magasin virtuel.

Le talent littéraire dans le sillage de son «grand-père»

Parmi les noms des contributeurs à cette production, nous trouvons également celui de Sergueï Chilovski, un homme connu par les visiteurs réguliers de notre site comme celui qui recueille les droits d'auteur pour toutes les adaptations et les traductions de l'œuvre de Boulgakov. De nombreux éditeurs et traducteurs ont eu de très mauvaises expériences avec Chilovski et certains grands éditeurs étrangers refusent d'encore négocier avec lui. En plus de ses prétentions élevées, il agace beaucoup de gens avec ses tentatives de se meler de la production. Parfois, il essaie d'interférer dans le choix des acteurs, ou tout simplement d'avoir son nom sur l'affiche en tant que «consultant». Pour y arriver, il s'appuie sur le «souci de préserver l'intégrité du patrimoine culturel de Boulgakov». Cependant, ce souci disparaît souvent comme la neige au soleil si le prix payé est suffisament élevé. Chilovski est responsable pour le fait que le film de Iouri Kara de 1994 a seulement pu être diffusé dans les cinémas russes 17 ans après sa réalisarion.

Chilovski est le petit-fils d'Elena Sergueïevna et Yevgeni Chilovski, le haut militaire avec qui Elena Sergueïevna était mariée quand elle at rencontré Boulgakov. Il n'est donc pas un parent par le sang de l'auteur, ce qui n'empèche pas qu'il se présente invariablement et sans vergogne comme внук Михаила Булгакова (vnouk Michaila Boulgakova) ou le petit-fils de Mikhaïl Boulgakov. Beaucoup de gens sont déjà dégoutés par cela, mais maintenant, pour cette comédie musicale, il va encore plus loin. Dans les bandes annonces, son nom a soudainement été changé en Sergueï Boulgakov-Chilovski. Ce fut un pont trop loin pour certaines personnes de la presse russes, donc il fut bientôt surnommé le «fils du lieutenant Schmidt» [1].

Avec cette comédie musicale, Chilovski semble finalement avoir réussi à être mentionné dans le programme d'une adaptation prestigieuse du Maître et Marguerite et non seulement en tant que consultant. Non, il semble que Boulgakov a réellement passé son talent littéraire à son petit-fils auto-proclamé, parce qu'il est mentionné comme l'un des six librettistes de la comédie musicale. Voilà donc, amateurs de Boulgakov, ne craignez pas, parce que «'intégrité du patrimoine culturel» de l'auteur est conservée. L'on peut d'ailleurs douter si Chilovski aurait écrit un seul mot du livret lui-même, parce que, dans une interview publiée le jour de la première sur le portail de nouvelles Nevskie Novosti, il a adouci son rôle sévèrement. Il a déclaré que les cinq autres librettistes lui ont envoyé leurs textes, et qu'il les a «corrigés».

Un compositeur «royal»

Sur certains forums russes sur internet l'on peut lire des réactions hilarantes sur la façon dont cette comédie musicale a été présentée. Surtout les images criardes sur les affiches font l'objet de moqueries, mais aussi Andreï Noskov, l'un des réalisateurs, Irina Afanasieva, l'une des librettistes, et Olga Tomaz, l'une des compositeurs sont souvent ridiculisés par les blogueurs et les membres des forums. Les blogueurs doutent que Noskov aie assez de poids pour porter un projet pareil. Afanasieva est commentée pour «sa remarquable biographie», et de nombreux de blogueurs se demandent si elle a suffisament de capacités intellectuelles pour lire Le maître et Marguerite, ensuite pour le comprendre, et ensuite pour écrire un livret.

Le troisième objet de railleries des blogueurs, compositeur Olga Tomaz, est pompeusement présentée dans les communiqués de presse de la comédie musicale comme «compositeur de Sa Majesté la Reine de Grande-Bretagne». Les membres de MDNP.ru, un forum russe pour les amateurs de comédies musicales, ont cherché l'internet pour trouver de plus amples informations sur elle, mais ont signalé joyeusement: «Google ne connaît pas Olga Tomaz».

Nous sommes allé un peu plus loin pour trouver des connexions royales et nous avons découvert que Tomaz travaille comme compositeur résident pour Cruse Bereavement Care, une organisation caritative britannique. Il s'agit d'une institution qui aide les gens dans leur processus de deuil. Dans cette fonction, Tomaz a dédié quelques compositions à la maison royale et elle a été autorisée, en 2009, de serrer la main de la Reine pour un moment et de lui offrir un CD avec ses compositions lors d'une réception à l'occasion du 50ème anniversaire de Cruse. Voilà où s'arrêtent les connexions royales d'Olga Tomaz.

Et «la portée cachée du grand roman», a-t-elle été dévoilée?

Après avoir lu ce qui précède, vous n'êtes peut-être pas étonné de lire que cette comédie musicale n'a pas vraiment dévoilé «le sens caché d'un grand roman». Mais probablement, vous ne vous y attendiez pas non plus. La similitude avec le roman se limite aux noms des personnages, et est peu liée à l'histoire. Ou peut-être avez-vous lu quelque part dans le roman que «Woland était l'amant de Hella, mais alors, il est tombé amoureux de Marguerite», comme l'a dit l'actrice Maria Lagatskaïa après la première?

L'histoire de la comédie musicale ne commence pas à l'étang du Patriarche, mais en enfer, sur le fond d'un paysage 3D avec des flammes de feu. Woland rassemble son entourage pour aller à Moscou pour tout chambouler. Selon la Rosisskaïa Gazeta, Woland ressemble à «un méchant traditionnel dans un film de Disney» dans son costume de cuir noir et avec ses longs cheveux attachés en une queue de cheval. La station de télévision locale Piter TV a parlé «d'un mélange d'un film de Disney et une lingerie», et a conclu que «Boulgakov a dû se retourner dans sa tombe». Une bonne idée, certes, étaient les tchervontsi qui flottaient vers le bas du plafond du théâtre. Pendant la pause, les spectateurs pouvaient les utiliser pour acheter de l'esturgeon de première fraîcheur. En général, les critiques sont d'accord qu'il y a des effets spectaculaires à voir, mais que les artistes, les décors, la musique et les effets ne constituent pas un ensemble cohérent.

Nous ne pouvons vraiment pas dire beaucoup de bien à propos de la musique. L'acteur Anton Avdeïev, qui a joué le rôle du maître, a dit que la musique était tellement bonne que chaque chanson pourrait être un succès, mais il nous semble que les compositeurs ont surtout voulu mettre sur scène des chants ennuyeux et prévisibles. La seule chanson un peu animée est Варьете (Variété). Mais là, il s'agit d'une adaptation d'une chanson existente, La Matchiche - également connue comme La Sorella -, présentée au music-hall parisien La Scala par le chanteur très populaire Félix Mayol en 1905.

Une indication du faible niveau du contenu de cette comédie musicale est le fait que, le lendemain de la première, les médias ont resté timidement silencieux sur ce qui est important dans une comédie musicale - la musique, le chant, les prestations des acteurs et la chorégraphie. Ils ont surtout parlé de la statue du Maître et Marguerite du sculpteur Gregori Pototski qui a été dévoilé à cette occasion par l'infâme petit-fils d'Elena Sergueïevna et de Yevgueni Chilovski.

Producteur Irina Afanasieva a dit que les paroles de la comédie musicale ont déjà été traduits en anglais et que les premières chansons ont déjà été enregistrées en anglais en vue d'une percée internationale. La question est de savoir si, en dehors des effets visuels, ce spectacle a d'autres qualités qui peuvent être appréciées à l'étranger. À Saint-Pétersbourg, les billets ont été vendus facilement, mais selon le portail Fontanka.ru, c'était grâce à la campagne médiatique à grande échelle. «Allez-y si vous voulez regarder», écrivent-ils, «mais oubliez Boulgakov», et ils pourraient avoir raison. C'est comme regarder le Concours Eurovision de la chanson une soirée entière, mais tout le temps avec le même groupe (finlandais) et la même chanson (moldave). Il ya des gens qui aiment ça, mais je ne suis pas l'un d'eux.

En 2006, le célèbre compositeur britannique Sir Andrew Lloyd Webber a annoncé qu'il a renoncé à essayer de réaliser une comédie musicale du Maître et Marguerite. Ainsi, il a montré plus de respect pour l'intégrité du patrimoine culturel de Boulgakov que le petit-fils d'Elena Sergueïevna et Yevgueni Chilovski.

[1] Les enfants du Lieutenant Schmidt est une organisation fictive d'escrocs qui apparaît dans le roman satirique Le Veau d'Or, écrit par Ilia Ilf (1897-1937) et Ievguéni Petrov (1903-1942) en 1931.

Les membres de cette organisation se présentent comme des enfants de Lieutenant Schmidt, un héros de la Révolution russe de 1905. Le Veau d'Or est situé dans la Russie des années 1920 et part de la prémisse que, à ce moment-là, un grand nombre de faux parents de Karl Marx, le prince Kropotkine et d'autres figures révolutionnaires parcouraient le pays dans le but d'extorquer de l'argent des cotoyens soviétiques crédules. Comme leur nombre a augmenté rapidement, et comme ils n'ont pas voulu gâcher les chances de chacun, ils se sont «unis». Seulement, il était difficile d'inclure les vrais enfants de Schmidt dans le jeu. Quand ils sont finalement arrivés à un accord, le lieutenant Schmidt semblait avoir «trente fils, âgés entre 18 et 52 ans, et quatre filles, peu attrayantes et pas tellement jeunes».

Depuis lors, l'expression Enfants du Lieutenant Schmidt est devenu un cliché en Russie pour et les personnes et les entreprises frauduleuses qui utilisent de faux prétextes pour obtenir de l'argent, par exemple en prétendant qu'ils sont un vétéran de la guerre ou une «victime de Tchernobyl».

 

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