Ce qui s'est passé à Griboïedov

Alexandre Sergeïevitch Griboïedov

Le poète, dramaturge et diplomate Alexandre Sergeïevitch Griboïedov (1795-1829) est surtout connu comme l'auteur de la comédie Горе от ума [Gorie ot ouma] ou Du Malheur d'avoir de l'esprit, le premier chef-d'œuvre réel du théâtre russe.

Alexandre Sergeïevitch Griboïedov
Alexandre Sergeïevitch Griboïedov

Mais la maison de Griboïedov n'a jamais réellement existée. Lorqu'on suit l'itinéraire indiqué par Boulgakov, nous arrivons à Tverskoï Boulevard 25. Là, il y a une maison qui correspond à la description: la maison de Herzen, où Alexandre Ivanovitch Herzen (1812-1870), un autre auteur russe, est né en 1812.

Le rôle de la maison de Herzen correspond à celui de Griboïedov dans le livre. Cette maison était le lieu de rencontre de beaucoup d'organisations littéraires. La Российская Ассоциация Пролетарских Писателей (РАПП) [Rossiskaïa Assotsiatsia Proletarskikh Pisateleï (RAPP)] ou l’Association russe des Auteurs Prolétaires, la Московская Ассоциация Пролетарских Писателей (MAPP) [Moskovskaïa Assotsiatsia Proletarskikh Pisateleï (MAPP)] ou l’Organisation des Auteurs Prolétaires de Moscou et la Литературный Организация Красной Армии и Флота(ЛОКАФ) [Literatourni Organizatsia Krasnoï Armi i Flota (LOKAF)] ou l’Organisation Littéraire de l'Armée Rouge et de la Marine. Boulgakov a basé son MASSOLIT fictif sur le RAPP et le MAPP.

La maison de Herzen
La maison de Herzen

Dans Le maître et Marguerite, Boulgakov ne donne aucune explication à l'abbrevation MASSOLIT. Mais ça aurait pu être Мастера Социалистической литературы [Mastera Sotsialistitcheskoï literatouri] ou Les maîtres pour la littérature socialiste, par l'analogie avec les Мастера Коммунистической Драмы (МАСТКОМДРАМ) [Mastera Kommounistitcheskoï Drami (MASTKOMDRAM)] ou Les maîtres pour le drame socialiste, une organisation qui existait réellement dans les années '20.

Jusqu'à 1931 il y avait un restaurant d'auteurs dans la maison de Herzen. Vladimir Vladimirovitch Maïakovski (1894-1930) l'a critiqué lourdement dans son poème satirique La maison de Herzen. Depuis 1930 la maison abrite l'Institut Littéraire Maxime Gorki, où des aspirant-auteurs sont formés.

Un jardin languissant

Boulgakov utilise le terme чахлый сад [tchakhli sad] ou jardin rabougris. Aujourd’hui, le jardin de la maison de Herzen ne peut pas être décrit comme «rabougris» ou «languissant». Je ne sais pas comment il était à l'époque de Boulgakov, mais il semble qu’avec cette définition, il a voulu entamer une polémique avec Vladimir Maïakovski (1893-1930), en particulier à cause du pathos optimiste que ce dernier avait montré dans son célèbre versets du poème Les Chantiers et les Hommes de Kouznetsk.

«Je sais - la ville se dressera
Je sais - le jardin fleurira
Quand de tels gens,
Au pays des Soviets, il y a!»

Ce poème de 1929 glorifiait le développement de la ville industrielle sibérienne de Novokouznetsk, qui dans ce temps a  été appelé Kouznetsk. L'industrialisation stalinienne allait transformer Kouznetsk dans les années 1930 en un centre majeur de l'extraction du charbon et de l'industrie, et a suivi les principes d'urbanisation de la Garden City ou Cité-jardin. C’était une méthode de planification urbaine, développé en 1898 par l'anglais Sir Ebenezer Howard (1850-1928). Une Cité-jardin était une communauté planifiée et autonome, entourée par une green belt ou ceinture verte, et avec des zones proportionnelles pour le logement, l'industrie et l'agriculture. Surtout vis-à-vis cette proportionnalité Boulgakov était assez sceptique, et il reprochait Maïakovski qu'il avait écrit une ode à une ville qu'il n’avait jamais visité lui-même.

Finalement, Boulgakov a eu raison d'être sceptique. Malgré la ceinture verte, Novokuznetsk a maintenant l'une des plus fortes concentrations de pollution de l'air en Russie. Selon une enquête de 1997, la concentration de soufre près de l'une des usines monte à 312 fois la norme autorisée, la concentration  de fluorure près d’une usine pharmaceutique à 300 fois, et le benzopyrène de la ville à 10 fois.

La vidéo ci-dessous à propos de Novokuznetsk a été réalisée en 1949 pour glorifier 20 ans Ville de Staline. Après 39 secondes, vous entendez les versets de Maïakovski mentionnés ci-dessus.

Le verset de Maïakovski était de nouveau très populaire en 2014 parmi les détracteurs du régime de Vladimir Poutine. Il a été vivement cité sur les blogs et les médias sociaux quand il apparut que, à peine six semaines après les Jeux olympiques d'hiver à Sotchi, pratiquement toute l'infrastructure qui fut construite pour cet évènement fut transformé en une ville fantôme. L'organisation de ces jeux avait coûté 51 millard de dollars.

M.V. Podlojnaïa

Le nom de cette personne est significatif, parce que le mot russe подложный [podlojni], en féminin подложная [podlojnaïa] signifie faux, erroné, faussé.

Pérélyguino

Le nom Pérélyguino a clairement été choisi pour faire allusion à Peredelkino, un village d'auteurs réel près de Moscou où des maisons de campagne étaient allouées à beaucoup d'auteurs. C'était un endroit privilégié et extrêmement désirable.

Le nom Perelygino est non seulement une transformation simple de Peredelkino, parce que le mot russe лгун [lgoun] signifie menteur. Dans une des plus premières versions du roman le village des auteurs était appelé Перевракино [Perevrakino], ce qui vient de враки [vraki] ou mensonges. Cela revient à dire que Perelygino signifie autant que le Village des menteurs.

En 1958 Peredelkino est devenu fameux quand Boris Pasternak (1890-1960) a reçu le Prix Nobel pour la littérature. Il y avait une datcha dans laquelle il a écrit Docteur Jivago. Peredelkino est maintenant un endroit prestigieux pour les maisons de campagne. Comme les auteurs n'avaient pas l'argent pour acheter «leurs» maisons, les nouveaux riches ont acheté leurs datchas de bois, ils les ont démolis et ils ont construit d'énormes palais.

Le datcha de Boris Pasternak à Peredelkino
Le datcha de Boris Pasternak à Peredelkino

Yalta, Sououk-Sou... (palais d’Hiver)

À cette liste de villes de loisirs et de détente dans la Crimée, le Caucase et Kazakhstan, Boulgakov ajoute bizarrement le Palais d'Hiver à Léningrad, l'ancienne résidence des empereurs.

Et quel restaurant!

Jusqu'aux derniers jours de l'Union soviétique, les restaurants appartenant à l'Union des Auteurs, l'Union des Journalistes, l'Union des Cinéastes et de l'Union des Acteurs étaient parmi les meilleurs et les meilleurs marchés à Moscou, mais pour entrer on avait besoin d’appartenir à l’une de ces organisations.

Ambroise et Foka

Ambroise vient du mot grec αμβροσία [ambrosia] ou immortel. C'était aussi le nom de la nourriture des dieux qui conférait l'immortalité à tous ceux qui en consommaient. Foka est le nom du héros de la fable Le Potage de Poisson de Démian du célèbre fabuliste russe Ivan Andreïevitch Krylov (1769-1844). Foka dénonce l'excès, notamment de nourriture.

Le Colisée, où tu peux recevoir au travers de la gueule le reste d’une grappe de raisin, lancée par un jeune homme

Certains érudits de Boulgakov croient que le Колизей [Kolizeï] ou Colisée est le restaurant de l'hôtel Metropol à Moscou. Mais il est plus probable que Boulgakov a visé le Дом Союзов [Dom Soïouzov] ou Maison des Unions, et plus en particulier sa Колонный зал [Kolonni zal] ou Colonnade. Parce que le mot Колизей pourrait être une contraction de Колонный зал.

Je pense que cela deviendra plus clair quand vous saurez que le 17 août 1934 le premier Congrès du nouvellement créé Союз советских писателей [Soïouz Sovïetskikh Pisateleï] ou l'Union des Auteurs soviétiques fut organisé dans ce hall. Boulgakov n'était pas invité pour cet événement, mais il a dû avoir des échos de la façon dont les délégués ont été généreusement gâtés. L’organisation a dépensé 40 roubles par personne et par jour rien que pour la nourriture. En comparaison : un dîner ordinaire coûtait environ 85 kopecks à cette époque et dans un restaurant sophistiqué vous pouviez payer jusqu'à 5 roubles pour cela. L'incident avec la grappe de raisins fait allusion au banquet final du Congres dans la Colonnade. Beaucoup de personnes étaient soûls et un jeune poète avait frappé Alexandre Iakovlevitch Tairov (1885-1950), le directeur du Камерный театр [Kamerniï teater] ou Théâtre de chambre. En 1928-1929, Tairov avait organisé plus de 60 représentations de la pièce de théâtre L'Île Pourpre de Boulgakov.

La Colonnade de la Maison des Unions
La Colonnade de la Maison des Unions

Douze littérateurs s’y morfondaient

«Douze littérateurs s’y morfondaient. Venus pour assister à la réunion, ils attendaient Mikhaïl Alexandrovitch». Cette phrase est un exemple typique de l'artifice satirique d'échanger des situations d'un monde à un autre. Les auteurs à Griboïedov semblent être les apôtres attendant Jésus à la Cène.

Plutôt que parodier des auteurs spécifiques, Boulgakov emploie l'artifice de Gogol de noms significatifs qui semblent bizarres dans ce passage, comme: Глухарев [Gloukhariev] signifie le tétras lyre, Драгунский [Dragounski] signifie le dragon, Павианов [Pavianov] signifie le babouin, et Богохульский [Bogokhoulski] signifie le blasphémateur.

Le romancier Bieskoudnikov

Le romancier Bieskoudnikov est «un homme tranquille, convenablement habillé, au regard attentif quoique insaisissable». Dans une version précédente du roman il était présenté comme «un bel homme de genre français avec un costume et et des chaussures solides faites en France». Le prototype du romancier Bieskoudnikov pourrait être l'auteur et dramaturge Vladimir Mikhailovitch Kirchon (1902-1938), l'un des secrétaires du RAPP à Moscou, et l'un des persécuteurs les plus acharnés de Boulgakov. En août 1937, Kirchon a été arrêté avec d'autres anciens dirigeants du RAPP, et l'année suivante, il a été exécuté à la prison Boutyrka à Moscou.

Mais dans la troisième version du Maître et Marguerite, sur laquelle Boulgakov a travaillé de 1932 à 1934, le personnage Bieskoudnikov a été présenté comme «le président de la section des dramaturges» de MASSOLIT. Ce pourrait être une indication que son prototype réel aurait été Iouri Livovitch Sliozkine (1885-1947). Dans ses cahiers, sous le titre Résultats 1928-1929, Boulgakov a écrit: «Sliozkine a fièrement annoncé sa nomination comme président du Bureau de la section dramaturgique». Boulgakov avait rencontré le romancier Sliozkine en 1920 à Vladikavkaz. Un an plus tard, Sliozkine avait introduit Boulgakov dans les cercles littéraires de Moscou. Mais en 1925, ce «soi-disant ami» l'utiliserait d'une manière assez malveillante comme le prototype pour le journaliste Alexeï Vasilievitch dans son roman Девушка с гор [gor s Debushka] ou La fille des montagnes. En retour, Boulgakov utiliserait Sliozkine comme le prototype pour le vieil écrivain condescendant et jaloux Likospastov - «une racaille incroyable» - dans son Roman théâtral.

Le poète Dvoubratski

Dvoubratski vient du mot russe Двубратский [dvoubratski], littéralement deux-fraternel, mais aussi utilisé dans le sens d’opportuniste. Le prototype réel de Dvoubratski est probablement le poète Alexandre Ilitch Bezymenski (1898-1973). Beziminsky signifie le Sans nom, ce qui nourrit la théorie que Bezymensky pourrait avoir été le prototype réel d'Ivan Bezdomny, le Sans-abri. Cependant, le nom Bezymenski n'était pas un pseudonyme. Mais Bezymenski était un poète prolétaire qui a dit: «si Bezymenski n'avait pas été mon nom de naissance, je l'aurais pris comme pseudonyme».

En 1929, Bezymenski avait écrit la pièce de théâtre Выстрел [Vystrel] ou Le coup de feu, qui était partiellement une parodie des Jours des Tourbine de Boulgakov. Dans la version 1929-1932 du Maître et Marguerite, le poète Dvoubratski a été appelé Aleksandr Ivanovitch Jitomirski. Jitomir est la ville, à 140 km à l'ouest de Kiev, où est né Bezymenski.

Sturman George

Il est normal que derrière Sturman George, le pseudonyme mâle pour l'auteur féminin Nastassia Loukinichna Niéprévmiénova dans le roman, nous supposons une parodie de l'auteur français Amandine Dupin (1804-1876) qui a utilisé le pseudonyme de Georges Sand. Sand était une féministe du 19ème siècle, qui avait une relation de neuf ans avec le compositeur Frédéric Chopin (1810-1849). Elle a écrit des romans inspirés par le socialisme et était politiquement active, étant un membre du Gouvernement Temporaire en 1848, dans la période du développement de la Deuxième République en France.

Georges Sand (Amandine Dupin)
Georges Sand (Amandine Dupin)

Selon Elena Sergueïevna, la troisième épouse de Boulgakov, il aurait intégré plusieurs auteurs dans sa description du personnage de Sturman George. Comme, par exemple, le dramaturge Sofia Aleksandrovna Apraksina-Lavrinaitis (1885-?), qui a aussi utilisé un pseudonyme mâle. Elle était connue comme Sergei Myatejni. Elle connaissait Boulgakov et lui a présenté, en 1939, un livret pour le Théâtre Bolshoi. Une autre source d'inspiration pour Sturman George était Larissa Mikhailovna Reisner (1895-1926), auteur et participant à la guerre civile pendant laquelle elle a été activement impliquée sur les navires de la Flotte Rouge.

Le scénariste Gloukhariev

Gloukhariev vient du mot russe глухарь (gloukhar), ce qui est une grouse, un oiseau de la famille des gallinacés.

Tamara Poloumieciatz

Le nom Полумесяц (Poloumeciats) signifie demi lune.

Le romancier Joukopov

Joukopov est dérivé du mot russe жук (jouk), ce qui signifie scarabée.

Tcherdaktchi

Tcherdaktchi est dérivé du mot russe чердак (tcherdak), ce qui signifie grenier.

L’écrivain Johann de Kronstadt

Avec ce personnage Boulgakov fait allusion aux deux scénario’s de Vsevolod Vitalievich Vichnevski (1900-1951), l'homme qui lui avait inspiré à étudier de profondeur le personnage de Mstislav Lavrovtich. Dans ces scénario’s, Nous de Kronstadt (1933) et Nous sommes le Peuple russe (1937), il y a un personnage qui s’appelle Johann Ilitch Sergeïev (1829-1908), surnommé Père Johann, le recteur de la cathédrale de Kronstadt, qui n’est pas loin de Saint-Petersbourg. Il a organisé beaucoup d'activités pour les pauvres et a été canonisé par l'église orthodoxe russe.

Johann Ilitch Sergeïev (Père Johann)
Johann Ilitch Sergeïev (Père Johann)

Mstislav Lavrovitch

Mstislav Lavrovtich est une parodie de Vsevolod Vitalievich Vichnevski (1900-1951), romancier et dramaturge et rival enragé de Boulgakov. Il a prévenu que les pièces de Boulgakov Бег [Beg] ou La fuite et Мольер [Molière] pourraient être mis en scène.

Kliazma

La Kliazma est une rivière dans les oblasts (régions) de Moscou, Nini-Novgorod et Vladimir en Russie, un affluent gauche du fleuve Oka. La longueur de la rivière est 686 kms. Boulgakov situe Pérélyguino au bord de la Kliazma bien que le Peredelkino réel ait été situé à l'autre côté de Moscou, dans le sud-ouest.

Villas

Boulgakov n’utilise pas le mot villa, mais la notion typiquement russe de Дача (datcha). Une datcha est une maison d'été dans la campagne russe. L'habitude russe d’avoir une maison d'été dans la campagne naissait dans les premières années après la construction de Saint-Petersbourg. Le mot datcha vient de дать (dat) ce qui signifie donner ou offrir. Pierre le Grand (1672-1725) donnait des morceaux de terrain dans la campagne aux fonctionnaires haut placés pour construire une maison de campagne. En faisant cela il attachait ses gens à lui et en même temps il pouvait étendre sa nouvelle ville.

Jusqu'à la fin du vingtième siècle la datcha était une possession désirée, mais à la fois inconfortable. La vie dans une datcha était associée par les autorités avec l’oisiveté et l'utilisation improductive de terrain. Selon l'idéologie communiste le temps libre devrait être passé à l'avancement de la société socialiste et au développement personnel pour devenir «un bon» citoyen. Mais, comme dans beaucoup d'autres situations, les fonctionnaires fidèles, les officiers militaires et les auteurs pouvaient en profiter entièrement.

L'ambiance dans une datcha dans le temps de Staline a été représentée extrèmement bien dans le film fort estimé Утомлённые солнцем [Outomlionnie Solntsem) ou Burnt By The Sun de Nikita Sergueïevich Mikhalkov (°1945) de 1994, mieux connu par son titre français Soleil Trompeur. Il nous montre comment le colonel Kotov passe un jour férié avec sa famille - sa femme Maroussia, sa petite fille Nadia et une mamie, un pépé, et quelques oncles et tantes - dans leur datcha en 1936.

Vous pouvez lire plus sur les Russes et leurs datchas dans la section Contexte du site web Master & Margarita.

Geldybine

Je ne sais pas (encore) s’il existe un prototype réel de l’écrivain Geldybine.

Alléluia

Ce charleston écrit par Vincent Youmans (1898-1946) et que Boulgakov aimait particulièrement, apparaît trois fois dans le roman.

Ici vous pouvez regarder comment le jazz de Griboïedov joue la chanson Alléluia dans la série télévisée Master i Margarita de 2005 du réalisateur Vladimir Bortko.

Le fameux jazz de Griboïedov

Avec ce groupe de jazz, Boulgakov a fait référence à l’ensemble Московские ребята [Moskovskie rebiata] ou Amis de Moscou, aussi connu comme l’orchestre de jazz Aleksandr Tsfasman. Aleksandr Tsfasman (1906-1971) a joué un rôle majeur dans le développement de la musique populaire dans l'Union soviétique depuis le milieu des années 20. En 1923, il devient chef du département de musique du Studio de drame Griboïedov à Moscou.

En 1926, Tsfasman avec son groupe a enregistré le premier album de jazz en Union soviétique avec la chanson Alléluia mentionné dans le paragraphe précédent, et il a aussi joué régulièrement au restaurant Casino à la place Trioumfalnaïa, à quelques pas de l’oulitsa Bolchaïa Sadovaïa n° 10.

Une brochette à la kars, une!

«Une brochette à la kars, une! Deux vodka Zoubrovka, deux! En flacons de maîtres!», une voix commande dans un mégaphone pendant que le jazz joue Alléluia. Normalement on ne s'attendrait pas à un commentaire à cet ordre, mais j’ai remarqué que dans les traductions anglaises, françaises et néerlandaises de différents plats sont commandés - et les commandes ne correspondent pas au texte russe de Boulgakov. Regardons:

«Karbonade eenmaal! Sjasliek tweemaal! Van de haas driemaal!» (Fondse/ Prins)
«Chops once! Kebab twice! Chicken a la King!» (Glenny)
«One Karsky shashlik! Two Zubrovkas! Home-style tripe!» (Pevear)
«Une brochette à la kars, une ! Deux vodka Zoubrovka, deux ! En flacons de maîtres!» (Ligny)

Dans le texte russe est écrit: «Карский раз! Зубрик два! Фляки господарские», ce qui devrait être traduite comme:

«Une à la kars, une! Deux Zoubrovkas! Une Fliyaki gospodarskie!»

Le chachlik à la kars est, comme le dit la traduction française, une brochette à la kars - préparée à la façon de la Mer de Kara (une partie de l’océan Arctique). C'est un plat inhabituel, parce que dans la partie du Nord de Sibérie on s'attend aux plats de poisson plutôt que la viande.

Zoubrovka est un vodka polonais avec une teinture (solution alcoolisée) de Hierochloe odorata, aussi appelé herbe aux bisons. C'est pourquoi il ne peut pas être importé dans les États-Unis, puisque l’herbe aux bisons contient, comme beaucoup d'autres plantes de prairie, de la coumarine. Cette substance a une odeur douce, comme l'odeur de foin nouvellement tondu, mais elle est aussi cancérigène.

Ce n’est pas étonnant que les traducteurs ne savaient pas quoi faire avec Fliyaki gospodarskye. La traduction anglaise home-style tripe ou tripes maison de Pevear est la plus proche. Il s'agit d'une soupe de viscères et pour le préparer vous avez besoin de: 1 kg de viscères de boeuf, 400 grammes de légumes, 500 grammes d'os de boeuf, 60 grammes de saindoux, 30 grammes de fleur, muscade, poivre noir et rouge, gingembre, origan, sel et 50 grammes de fromage suisse. Приятного аппетита! [Priatnevo appetita!] ou Bon appétit!

Un bel homme en frac, aux yeux noirs, à la barbe affilée comme un poignard

La description qui suit est celle d'un pirate dans la Mer des Caraïbes. Boulgakov présente Archibald Archibaldovitch, le directeur du restaurant, aussi connu comme «le pirate».

Le prototype pour Archibald Archibaldovitch était Iakov Danilovitch Rozental (1893-1966), surnommé la Barbe. C'était la même raison pourquoi Boulgakov l'appelait le pirate.

Rozental était le directeur du restaurant de la Maison Hertzen, le prototype de Griboïedov, et du restaurant de l'Union des Journalistes de 1925 à 1931. Les Boulgakovs connaissaient Rozental et Elena Sergueïevna le mentionnait dans son journal.

Iakov Danilovitch Rozental
Iakov Danilovitch Rozental

Ô dieux, dieux, du poison; donnez-moi du poison !...

Le narrateur cite encore une fois les mots d'Aïda de Verdi que Pilatus utilisait déjà dans le chapitre 2 du roman.

Inutile d’encombrer les lignes télégraphiques

Le roman est émaillé de références aux oeuvres d'autres auteurs russes. Ici Boulgakov cite le poète russe Vladimir Vladimirovitch Mayakovski (1893-1930), avec qui il jouait souvent au billard, mais qui, en 1928, rejoindrait ceux qui ont insisté pour interdire Les Jours des Tourbine. Mayakovski s'est suicidé en 1930. Voici un extrait du poème inachevé auquel Boulgakov fait allusion:

«... il n'y a aucun besoin
de vous encombrer avec la foudre de mes câbles.»

Mais nous, nous sommes vivants!

Ici Boulgakov cite la nouvelle La Mort d'Ivan Ilitch écrit par Léon Nikolaïevitch Tolstoï (1828-1910). Elle date de la dernière période de Tolstoï et elle est considérée comme un de ses meilleurs oeuvres. Les personnages de cette histoire avaient exactement la même réaction quand Ivan Ilitch est mort : ceux qui apprenaient la nouvelle disaient : «Bien, il est mort, mais, quant à moi, je suis vivant!»

Léon Nikolaïevitch Tolstoï
Léon Nikolaïevitch Tolstoï

Quel nom peut-on avoir, avec W?

«We, Wa... Wo... Wachner? Wagner?» Une nouvelle référence à un autre oeuvre littéraire. Cette fois au Faust de Goethe. Wagner est l’assistant de recherche du docteur Faust.

Un cocher

Bien que de plus en plus remplacés par les automobiles, les taxis tirés par des chevaux étaient toujours utilisés à Moscou jusqu’environ 1940. Ainsi la tribu spéciale de cochers russes a persisté longtemps après la disparition de leurs collègues occidentaux.

Rioukhine

Par la conversation avec la statue de Pouchkine Boulgakov explique qui est le prototype pour Rioukhine. C'est Vladimir Vladimirovitch Maïakovski (1893-1930) qui, en 1924, à l'occasion de la célébration du 125ème anniversaire de la naissance de Pouchkine, avait écrit le poème Jubilé dans lequel, la nuit, il soulève Pouchkine de son socle au Boulevard Tverskaïa et le guide dans ses pensées pour une promenade en ville.

Vladimir Vladimirovitch Maïakovski
Vladimir Vladimirovitch Maïakovski

La dispute entre Rioukhine et Ivan Bezdomny dans le roman est une parodie de la relation toujours changeante entre Maïakovski et un autre poète, Alexandre Ilitch Bezymensky (1898-1973), mentionné ci-dessus comme le Sans nom.

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