Un mauvais appartement

Stepan Bogdanovitch Likhodieïev

Лиходей [Likhodieï] signifie salaud, salopard ou canaille. Pour augmenter l'ambivalence, Boulgakov donne ce personnage un patronyme ou nom du père chrétien, puisque Богданович [Bogdanovitch] est drivé de «данный Богом» [danni Bogom] ou Dieudonné.

Dans la version de 1929 du roman ce personnage ne s'appelle pas Stepan Likhodieïev, mais Garoucha Pedoulaïev. Celui-ci était basé sur Touadjine Peizoulaïev (?-1936). Peizoulaïev fut un avocat que Boulgakov a connu quand il habitait à Vladikavkaz dans le Caucase de 1919 à 1921, et le co-auteur de Les fils du mollah, une des premières pièces de théâtre de Boulgakov.

À la fin du chapitre, Woland enverra Likhodeïev à Yalta. Dans la version de 1929, il a envoyé Pedoulaïev à Vladikavkaz. Dans les versions ultérieures Pedoulaïev changeait en Stepa Bombeïev et puis en Likhodieïev. Touadjine Peizoulaïev est mort en 1936 et c'est sans doute pourquoi Boulgakov, par respect, a remplacé le personnage de Pedoulaïev par celui de Likhodieïev et lui a envoyé à Yalta. Dans la version finale du Maître et Marguerite, Likhodieïev garde un petit détail des versions précédentes : il revient avec «un bonnet en peau de mouton, et un manteau de feutre caucasien par-dessus une chemise de nuit».

Dans le texte original du Maître et Marguerite, Boulgakov utilise le diminutif Стëпа [Stiopa] lorsqu'il parle de Stepan Bogdanovitch Likhodieïev. Les traducteurs anglais et néerlandais reprennent ce diminutif dans leurs traductions. Il n'est pas clair pourquoi le traducteur français ne le fait pas: Claude Ligny utilise systématiquement le nom Stepan.

La situation à Yalta fait allusion à Tremblement de Terre, une histoire de 1929, écrit par Mikhail Mikhailovitch Zochtchenko (1895-1958) dans lequel le héros, Ivan Iakovlevitch Snopkov, se promène à Yalta dans ses sous-vêtements, suite à un problème d’alcoolisme. Avant le tremblement de terre mentionné dans le titre, il avait vidé un et demi bouteille de vodka, s'est endormi et privé de ses vêtements par des pilleurs. À propos, de telles choses ont été vraiment observées après le tremblement de terre qui a ravagé la région de Yalta le 11 septembre 1927.

Le syndrome de matous noirs et d'amnésie suite à l'usage excessif du porto avait déjà apparu dans des oeuvres précédents de Boulgakov : Чаша жизни [Tchacha jizni] ou La coupe de vie (1922) et День нашей жизни [Dien nacheï jizni] ou Un Jour de notre vie (1923).

L'inquiétude de Likhodieïev de la cordelette scellée sur la porte de Berlioz et d'une «conversation équivoque» qui avait eu lieu dans ce même endroit - il se le rappelait parfaitement -, dans la salle à manger, le soir du 24 avril est l'allusion à ce qui est arrivé à un des amis de Boulgakov, l'acteur Nikolaï Vasilevitch Biezekirsi. Biezekirsi avait été arrêté et envoyé en exile à Ryazan à cause «d'une discussion contarevolutionaire dans une certaine maison que j'ai visitée régulièrement». Boulgakov avait reçu une lettre de Biezekirski à ce sujet en avril 1929.

Une grande maison de six étages dont la façade donnait sur la rue Sadovaïa

Un cas difficile, cette phrase. Et ça juste à cause d'un seul mot russe assez simple: покой [pokoï]. Le texte original se présente comme suit: «в большом шестиэтажном доме, покоем расположенном на садовой улице». Cela se traduit comme: «dans une grande maison à cinq [six] étages, disposée tranquillement dans la rue Sadovaïa».

Les traducteurs français Claude Ligny et Marianne Gourg n'ont pas traduit ce mot покоем [pokoïem] - une forme déclinée du mot покой [pokoï] - ou tranquillement. Probalement ils ont voulu éviter ainsi d'entrer dans une discussion assez inutile qui avait été causé par quelques traducteurs anglais et néerlandais.En effet, les traducteurs néerlandais Marko Fondse et Aai Prins avaient traduit le motпокоем [pokoïem] par l'expression «en forme d'U». Ils ont écrit: «dans une grande maison à cinq étages, en forme d'U, disposée dans la rue Sadovaïa». Leurs collègues anglais Richard Pevear et Larissa Volokhonsky ont fait la même chose en décrivant la maison comme «a U-shaped building».

La maison en question est située sur la rue Bolchaïa Sadovaïa n° 10 à Moscou. Boulgakov a vécu ici lui-même avec sa première épouse Tatiana Nikolaïevna Lappa (1892-1982) de 1921 à 1924, à savoir dans l'appartement n° 50, qui est décrit ici. Le bâtiment existe toujours. Elle est le foyer de deux musées qui maintiennent en vie l'esprit de Boulgakov: la Maison de Boulgakov au rez-de-chaussée, et le Musée M.A. Boulgakov dans l'appartement n° 50.

Bolshaya Sadovaya
Bolchaïa Sadovaïa no. 10 en 1936

Il est clair que les traducteurs anglais n'ont jamais vu le bâtiment dans la rue Bolchaïa Sadovaïa, car elle n'est pas en forme d'U. Il s'agit d'un bâtiment rectangulaire, avec un patio à l'intérieur. Aujourd'hui la rue Bolchaïa Sadovaïa est une rue très passante. Mais dans le temps de Boulgakov c'était un quartier très calme. Juste devant le bâtiment il y avait, comme dans l'entière Ceinture des Jardins, une très large passerelle avec des arbres et des buissons. Une traduction correcte des mots de Boulgakov devrait donc se lire comme suit: «une grande maison, disposée tranquillement dans la rue Sadovaïa».

Pourquoi alors parler d'un bâtiment en forme d'U ?

Selon les traducteurs anglais, le mot покой [pokoï] semble avoir encore une autre signification. Jusqu'environ l'an 1900, les russes utilisaient des noms du vieux slave pour indiquer les lettres de l'Alphabet cyrillique. Et le nom en vieux slave pour la lettre qui est maintenant connue comme Pe et qui est écrite comme П était покой [pokoï]. Donc, toujours selon les traducteurs anglais, le texte russe pourrait aussi être traduit comme: «une grande maison à cinq [six] étages, en forme de П». Pourvu que le bâtiment aurait eu cette forme, quod non.

Mais comme la lettre П n'existe pas dans notre alphabet, Pevear et Volokhonsky, comme Fondse et Prins, l'ont simplement tourné à l'envers en faisant un U. Par ailleurs, dans sa première traduction du Maître et Marguerite, faite en 1968, le traducteur néerlandais Marko Fondse a décrit «une grande maison de cinq étages, situé tranquillement dans la rue Sadovaya». Ce ne fut qu'après la publication de la traduction anglaise de Pevear et Volokhonsky en 1997 qu'il a transformé la maison dans un «bâtiment en forme de U».

Les traducteurs français ont résolu ce problème d'une façon assez pragmatique. Ils n'ont pas traduit le mot покой [pokoï] du tout.

Bolshaya Sadovaya
Le patio de Bolchaïa Sadovaïa no. 10 en 2014

Encore une observation: le lecteur attentif peut avoir remarqué que le traducteur néerlandais a compté cinq étages et les traducteurs anglais et français en ont compté six. Dans le texte de Boulgakov est écrit шестиэтажном [chestietajnom] ou six étages. Les traducteurs anglais et français ont traduit ça littéralement, sans tenir compte de l'habitude russe de considérer la rez-de-chaussée comme premier étage. Le bâtiment a donc six niveaux: cinq étages et la rez-de-chaussée.

Anna Frantzevna de Fougères

Le nom de Fougères doit sembler étrange dans les oreilles russes, parce que фужер (fougèré) signifie verre de vin en russe. En Russie a vécu un bijoutier réel avec un nom semblable: Pierre Carl Fabergé (1846-1920).

Fabergé était un russe de la troisième génération qui gérait la bijouterie que son père avait fondée en 1870 à Saint-Petersbourg. Il a ouvert des points de ventes à Moscou, Odessa, Paris et Londres. Ses artisans ont fait beaucoup d'objets luxueusement décorés, mais sont devenus réputés partout dans le monde avec les oeufs impériaux de Pâques qui étaient très populaires chez les deux derniers tsars entre 1881 et 1917.

Peter Carl Fabergé
Peter Carl Fabergé

Un parent lointain du bijoutier réel, A. P. Fabergé, a vécu dans la rue Pretchistenka 13, où certains des amis de Boulgakov ont vécu plus tard. Boulgakov était un visiteur fréquent de cette maison quand il a commencé à vivre à Moscou. Le chandelier et l'escalier dans le roman sont fondés probablement sur les exemples qu’il avait vu là.

Bielomout

Je ne sais pas (encore) s'il existe un prototype pour ce personnage.

C’était un jour férié

Pendant le premier Plan Quinquennal - un plan ambitieux de collectiviser l'économie russe complètement - le gouvernement soviétique a fait quelques fois des expériences avec le calendrier. Dans la période du Calendrier Éternel les jours hebdomadaires de repos ont été étendus. Les entreprises pouvait décider elles-même quel jour de la semaine leurs ouvriers auraient leur jour de congé. En 1939 la semaine de sept jours a été réinstaurée.

Vous pouvez lire plus sur les problèmes de calendrier dans la section Contexte du site web Master & Margarita.

Des gens disparaissaient

Ici, comme partout dans Le Maître et Marguerite, Boulgakov traite le phénomène soviétique quotidien des disparitions (les arrestations) et d'autres activités du service secret NKVD de manière vague, impersonnelle et feutrée. L'exemple principal est l'arrestation du maître lui-même dans le Chapitre 13, qui passe presque sans mention.

Dans un hospice charitable

Dans le texte russe Boulgakov ne dit pas que la femme de Likhodeïev a été logée dans un hospice, mais dans une chambre на Божедомке [na Bojedemkie] ou dans la rue de l'Hospice. Cette rue est maintenant appelée rue Dostoïevski. Un hospice est une institution, généralement avec une atmosphère chaleureuse, spécialisé dans les soins palliatifs. Mais le nom bojedomka est également utilisé pour un coin dans un cimetière où les pauvres, les mendiants, les orphelins et les personnes qui sont décédées de mort violente sont enterrés.

Pyramidon

Pyramidon est une médecine contre la douleur et la fièvre du même type que l'aspirine.

Me voici!

Boulgakov cite: «Вот и я!» [Vot i ia] ou «Me voici!», ce qui sont les mots exacts de la première apparence du diable Mephistopheles à Faust dans l'opéra Faust, écrit par le compositeur français Charles Gounod (1818-1895).

Vous pouvez regarder une vidéo de l'apparence de Mephistoteles à Faust dans la section Thèmes du site web Master & Margarita. «Me voici!» était aussi l'un des premiers titres provisoires que Boulgakov avait à l'esprit pendant qu'il écrivait Le maître et Marguerite. Vous pouvez lire plus sur les différentes versions du roman dans la section Genèse du roman du site.

Charles Gounod
Charles Gounod

Skhodno, dans la villa de l’auteur de sketches Khoustov

Сходна [Skhodno] est une banlieue au nord de Moscou.

Woland, professeur de magie noire

Woland se présente à Stepan avec le nom allemand pour le Satan, qui apparaît dans les vieilles légendes de Faust dans plusieurs variantes comme Woland, Faland ou Wieland.

Certains regardent Woland comme une parodie sur Joseph Vissarionovitch Staline (1878-1953), le chef de l'Union soviétique de 1924 à 1953, qui a commis ses pires atrocités dans les années '30, quand Boulgakov écrivait Le maître et Marguerite. Il y a effectivement des similarités. Tout comme Staline a sauvé Boulgakov alors qu’il en éliminait d'autres inconditionnellement, Woland sauve le maître pendant qu'il punit d’autres personnages. Et en 1899, Staline a été renvoyé du séminaire orthodoxe russe de Tbilissi, comme Satan, en tant qu'ange déchu, a été expulsé du ciel.

Le nom Woland n’est pas russe du tout. C'est une variante du nom du démon dans le Faust de Johan Wolfgang von Goethe (1749-1842): le chevalier Voland ou Faland. Certains le voient comme un Staline «omnipotent» qui, comme Woland, faisait régner la terreur, mais qui avait aussi des moments «de grande bonté». Et c’est grâce à ce caractère changeant que Boulgakov a pu survivre comme artiste.

Vous pouvez lire une description complète de Woland dans la section Personnages du site Master & Margarita.

Johan Wolfgang von Goethe
Johan Wolfgang von Goethe

Directeur financier

Ici le traducteur français ratent une opportunité d'accentuer le style parodique de Boulgakov. Dans le texte russe Boulgakov utilise une contraction typique soviétique: финдиректор [findirektor] ou findirecteur. Le language soviétique a été parsemé avec de telles expressions, comme Nakompros, Komsomol, Goulag, agit-prop et beaucoup plus. Dans Le maître et Marguerite, Boulgakov a inventé plusieurs de ces contractions et acronymes, comme Massolit et Dramlit, pour dénoncer cette habitude.

Rimski

Grigori Danilovitch Rimski est le directeur financier du théâtre des Variétés. Римский [Rimski] signifie Romain en russe. Son nom vient du compositeur russe Nikolaï Andreïevitch Rimski-Korsakov (1844-1908), qui a écrit le fameux Vol du bourdon de l'opéra Les contes du Tsar Saltan (1899-1900) et la suite symphonique Shéhérazade (1888).

Il est assez ironique que le directeur financier du théâtre des Variétés, avec son esprit rationnel un opposant des scéances de magie noire, a le même nom qu'un compositeur qui a écrit sa musique sur base de légendes pagants et folklore, comme Nuit de mai (1880) et Une nuit sur le mont Chauve (1886), un poème symphonique qu'il avait terminé pour Modeste Petrovitch Moussorgski (1839-1881).

Pour l'info: dans le feuilleton télévisé Мастер и Маргарита [Master i Margarita] de Vladimir Bortko de 2005, l'orchestre du Théâtre des Variétés joue Shéhérazade de Rimski-Korsakov au début du spectacle de Woland.

Nikolay Andreevich Rimsky-Korsakov
Nikolaï Andreïevitch Rimski-Korsakov

Un énorme cachet de cire

Un sceau sur la porte était, en général, le signe que quelqu'un avait été arrêté et ses possessions avaient été scellées pour l'enquête. C'est pourquoi Stepan a peur d’une conversation équivoque qu'il avait eu avec Berlioz «sur un sujet en quelque sorte superflu». Stepan suppose immédiatement que Berlioz a été arrêté, ce qui explique ses «petites idées extrêmement désagréables» sur la question s’il s’est compromis avec le rédacteur en chef et s’il risque ainsi d’être arrêté lui-même.

Voronej

Воронеж [Voronej] est une grande ville dans le sud de la Russie, pas loin de l'Ukraine. Dans la période que Boulgakov a travaillé sur Le Maître et Marguerite, la ville connaissait une expansion démographique et économique énorme. Elle a grandi de 120.000 personnes (1926) à 345.000 (1939). Et la croissance n’a pas connu de trêve depuis; aujourd'hui il y a environ 850.000 habitants à Voronej.

Azazello

Boulgakov ajoute un son italien au nom hébraïque Azazel, un démon qui vivait dans la jungle.

Dans l’apocryphe Livre d'Hénoch de l'Ancien testament, Azazel était le chef des grigori, un groupe d'anges tombés qui se sont accouplés avec des femmes mortelles, dont découlait un genre de géants, connu comme les Nephilim. Azazel est particulièrement digne de mention parmi le grigori parce que c’était lui qui a enseigné aux hommes comment faire des armes de guerre, et aux femmes comment faire des cosmétiques et se maquiller. Les enseignements d'Azazel ont créé une telle iniquité que Dieu a décidé de détruire toute la vie sur terre avec la notoire Inondation de Noah.

Grâce aux Azazel que les femmes ont appris «l’art coupable» de peindre leurs visages, donc il est clair pourquoi, dans le chapitre 19, il offre la crème qui rend Marguerite jeune de nouveau.

Yalta

La ville de Ялта [Yalta] est située sur la côte du sud de la Péninsule de Crimée à la Mer Noire. La ville est connue par la Conférence de Yalta, qui s'est tenue en février 1945. Cet endroit a été choisi parce que Staline refusait de voyager plus loin que la Mer Noire. À Yalta les sphères d'influence des États-Unis et l'Union soviétique après la guerre ont été définis, et resteraient telles les 45 années suivantes.

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