23. Un grand bal chez Satan

Un lourd portrait ovale qui représentait un caniche noir

Le caniche apparaît souvent dans ce chapitre et le lecteur attentif sait pourquoi: dans Faust de Goethe le démon Mephistopheles apparaît à Faust comme un caniche.

Marguerite se vit d’abord dans une forêt tropicale

Dans son journal Elena Sergeïevna décrit, le 23 avril 1935, une réception - qu'elle appelle "un bal" - à l'ambassade américaine dans la Maison Spaso.

"Je n'ai jamais vu un tel bal de ma vie. Tous portaient l'habit, il n'y avais que quelques vestons et smokings.

On dansait dans une salle à colonnes éclairée par des flots de lumière provenant d'une galerie; derrière une grille qui les séparait de l'orchestre, il y avait des faisans vivants et d'autres oiseaux. Nous avons dîné à de petites tables dans une énorme salle à manger avec, dans un coin, des oursons vivants, des chevreaux et des coqs en cage. Pendant le dîner, des musiciens jouaient de l'accordeon.

Dans la salle où nous avons dîné, la table où on avait disposé était recouverte d'un tissu vert transparant et éclairé de l'intérieur. Il y avait des brassées de tulipes et de roses. Je ne parle pas de l'abondance de nourriture, de champagne. À l'étage (c'est un grand et luxueux hôtel particulier) on avait aménagé une salle avec un grill pour les chachliks. Des danseurs y exécutaient des figures sur des chants caucasiens.

Nous avons voulu quitter les lieux à trois heures et demie mais on ne nous a pas laisser partir. Nous sommes parti à cinq heures et demie dans une des voitures de l'ambassade. Un certain Steiger, je crois, un homme que nous ne connaissons pas mais que tout Moscou connaît et qu'on rencontre toujours là où il y a des étrangers, est monté avec nous dans la voiture. Il a pris place à côté du chauffeur et nous, derrière. Il faisait déjà jour quand nous sommes arrivés chez nous.”

Les tulipes sont aussi mentionnées dans ce chapitre, comme beaucoup d'autres détails excentriques caractérisant les fêtes de l'ambassadeur américain Guillaume Bullit (1873-1953) et qui sont décrits d'une façon aux couleurs vives par Charles Thayer, un des fonctionnaires de l'ambassade, dans son livre Bears in the Caviar (1951). Le Steiger dont Elena Sergeïevna parle était Boris Sergeïevitch Steiger (1892-1937), "le mouchard" qui était le prototype pour Baron Meigel dans le roman.

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Alléluia

De nouveau - pour la troisième fois dans le roman - la chanson Alléluia, écrit par Vincent Youmans (1898-1946) est joué. Nous l'avons vu apparaître auparavant dans Griboïedov (lchapitre 5) et à la maison de docteur Kouzmine (chapitre 18).

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Une cheminée remarquablement vaste

Dans mon pays nous mettons notre chaussure à côté de la cheminée pour l'arrivée de Saint Nicolas (280-342), l'ancien évêque de Myra, la veille du 6 décembre, pendant que la cheminée en Russie était un endroit rituel important comme un sentier qui mène à un autre monde. C'était tant l'entrée que la sortie pour les êtres surnaturels comme les démons et les sorcières, comme dans La Nuit de Noël de Nicolas Vassiliévitch Gogol (1809-1852). L'âme disparaissait par le mitron après la mort. Dans la version de 1936 du roman Marguerite entre dans l'appartment de Berlioz par la cheminée.

Des hommes en habit … accompagnés de femmes nues

Les hommes en habit et les femmes nues - c'était apparemment le dress code au grand bal de Satan. L'invitation que Boulgakov avait reçu pour la réception à l'ambassade américaine en 1935 était accompagnée d'une note manuscrite avec le texte "habit ou veston noir." Mais il me semble improbable que les femmes y étaient nues.

Les invités au ball

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Une curieuse botte de bois

La curieuse botte de bois est un instrument de torture. C'était un genre de moule qui étais mis autour de la jambe et qui était serré graduellement . Quand une sorcière refusait d'avouer, ses jambes étaient cassées avec cet instrument horrible. En anglais cet instrument est appelé Spanish boot, ou botte espagnole.

Le docteur James Fian, un maître d'école à Saltpans (en Écosse) était une sorcière mâle qui était soupçonné de haute trahison contre le roi. Il serait finalement brûlé vivant en 1591 à Edinbourg. Il a décrit comment il a été “mis dans la douleur la plus violente et la plus cruelle dans le monde, à savoir la botte espagnole”, qui a fait que “ses jambes étaient écrasées et les os et la chair étaient tellement meurtris que le sang et la moelle osseuse faisaient des éclaboussures dans d'énormes quantités”.

Asperger de poison les murs du cabinet

L'histoire des personnes qui aspergent de poison les murs d'un bureau est fondée sur les accusations réelles qui ont été faites en mars de 1938 au cours du procès, dit du Bloc des droitiers et des trotskistes antisoviétiques, aussi appelé le Procès des 21 en incluant, parmi d'autres, Nikolai Ivanovitch Boukharine (1888-1938), Alekseï Ivanovitch Rykov (1881-1938), Nikolaï Nikolaïevitch Krestinsky (1883-1938) et Guenrikh Grigoriévitch Iagoda (1891-1938).

Iagoda avait été renvoyé comme chef du NKVD en 1936 et on suppose que, ayant peur d'être accusé de l'assassinat de Sergueï Kirov (en 1934) il avait, ensemble avec son secrétaire Pavel Petrovitch Boulanov (1936-1938), aspergé de poison les murs du bureau de son successeur Nikolaï Ivanovitch Iejov (1895-1940). Iagoda et Boulanov ont été condamnés et fusillés. Boulgakov avait bien compris toute la farce des charges fabriquées et Iagoda et Boulanov rejoignent les rangs des empoisonneurs imaginaires au bal de Satan. Évidemment le nom d'Iagoda ne pouvait pas être mentionné après sa démission.

Deux hamadryas à crinière léonine

Les traducteurs français ont été un peu négligants ici, parce que dans le texte russe il ne s'agit pas d'hamadryas (des babouins), mais d'hamadryades (une sorte de nymphes). Boulgakov parle de Два гамадрила - deux hamadryades.

Les hamadryades sont des êtres mythologiques greques qui vivent dans les arbres. Une hamadryade est une espèce spécifique de dryade, un type particulier de nymphes. Les hamadryades sont nées liées à un arbre spécifique. Si leur arbre est mort, l’hamadryade y associée est morte aussi. Pour cette raison, le dryades et les dieux punissent n'importe quels mortels qui font du mal aux arbres.

Une danse populaire russe

Boulgakov est un peu plus précis que les traducteurs français. Il ne dit pas que les ours blancs exécutaient une danse populaire russe, il dit qu'ils dansaient la камаринская (kamarinskaïa).

Le mot kamarinskaïa est dérivé du nom de la ville de Kamarino. La kamarinskaïa est une chanson de danse russe avec un air court et répététitif et des mots tout à fait grossiers. Une version se présente comme suit : “quel gars étrange es tu, un paysan de Kamarino, comment tu trébuches dans la rue. Je cours au magasin d'alcool avec une migraine, parce qu'un paysan ne peut pas vivre sans alcool”, ou encore : “oh, toi, fils d'une prostituée, moujik (paysan) de Kamarino…"

Quand la kamarinskaïa est chantée ou dansée à un mariage, on ne s'occupe pas trop des justes pas. Les pas grotesques, le secouement des épaules, les mouvements vilains et parfois dégoûtants - tout cela fait partie du jeu.

En 1848, le compositeur russe Mikhaïl Ivanovitch Glinka (1804-1857) a écrit le poème symphonique Kamarinskaïa dans lequel il avait intégré cet air russe populaire.

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Une salamandre qui faisait des tours de passe-passe dans le foyer ardent d’une cheminée

Au grand bal Marguerite voit un salamandre magique qui ne brûle pas dans la cheminée. Dans les traditions médiévales on pensait que les salamandres pouvaient survivre aux feux.

Une autre connexion intéressante consiste en ce que le salamandre ignifugé était le symbole du roi français François I (1494-1547), qui était le grand-père de Marguerite de Valois (1551-1615) et le frère de Marguerite de Navarre (1492-1549).

Une tête d’homme coupée, dont les dents de devant étaient brisées

La tête de Berlioz sur un plat rappelle évidemment l'histoire biblique de Salomé qui avait demandé à voir la tête de Jean le Baptiste sur un plat.

Le crâne étant utilisé comme une tasse fait penser à l'histoire du dernier prince russe païen au pays de Rus' de Kiev, le Prince Sviatoslav I de Kiev (942-972), le père du prince Vladimir.

Le prince Sviatoslav a été attrapé dans l'embuscade et tué par les Petchenègues (un peuple nomade d'origine turque) quand il a voulu traverser les cataractes près de Khortitsa en 972. La Chronique Primaire - un manuscrit russe du 12ème siècle, parfois appelé Conte des années passées et décrivant l'histoire du pays de Rus' d'une manière chrétienne - dit en passant que Kuriy, le khan du Petchenègues, a fait une calice de son crâne.

Il sera donné à chacun selon sa foi

Les mots de Woland: ”Il sera donné à chacun selon sa foi”  sont une interprétation assez libre de Matthieu 9:29: “Qu'il vous soit fait selon votre foi”.

Le baron Meigel

Le prototype réel pour le personnage de Baron Meigel est, sans aucune doute, Baron Boris Sergeïevitch Steiger (1892-1937). Au cours des années '20 et '30 il a travaillé à Moscou au Наркомпрос (Narkompros) ou le Commissariat du Peuple à l'Instruction publique, Département des Arts visuels, et simultanément comme agent du NKVD. En 1937 il était arrêté et exécuté. Steiger est mentionné plusieurs fois dans le journal d'Elena Sergeïevna. Il était souvent présent à l'Ambassade américaine et faisait des rapports sur les étrangers liés au théâtre et sur les citoyens soviétiques ayant des contacts avec l'ambassade.

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